Sur la Roche
Redécouvrir le connu
La Roche de Mûrs, depuis 2017, grimpée plus de mille fois (selon des estimations très prudentes).
En janvier, sous le ciel gris et humide d’Anjou, parfois enneigé (trois fois, très exactement). En février, sous la pluie fine et le vent d’est, la plupart du temps du côté des habitations : la route en bas de la falaise qui longe le Louet est en général inondée à cette époque. En mars, dans la gadoue d’après crue, sur le chemin du bas dégagé qu’à moitié, en bifurquant vers l’escalier aménagé, sous le tunnel de fleurs de prunier. En avril, enfin d’en bas, en passant sous les gardiens en schiste noir et rouille ; les premières feuilles d’aubépine et de chêne commencent à colorer la grisaille. En mai, quand les bancs de sable naissent à des endroits inattendus, et offrent des refuges aux oies sauvages, hérons et aigrettes. En juin le cours d’eau rétrécit, l’ocre commence à occuper plus de place que le bleu-vert. En juillet les canettes jetées colorent les genêts et ajoncs de leurs dessins fantaisie ; il fait bon, dans les soirées, regarder le ciel dégagé ou la pleine lune. En août, tout est devenu sec et jaune, les bottes de foin encerclent la prairie d’en haut et on entend le bruit du camping et les randonneurs sur le GR en bas. Au petit matin frais de septembre, on croise plus de promeneurs de chiens que de coureurs ; les couchers de soleil sont encore plus spectaculaires que d’habitude. Dans la brume matinale d’octobre, les bâtiments fantomatiques émergent et des éclats de lumière, brefs et éphémères, récompensent le promeneur. En novembre, manteau d’hiver, bonnet, gants et écharpe ; on devine les oiseaux plus qu’on ne les voit, les dernières feuilles s’envolent dans les tempêtes pour s’amasser dans un recoin. En décembre, le soir tombe très tôt, personne n’a envie de sortir dans le froid gris, souvent chargé de gouttelettes, au point de donner l’impression de respirer l’eau.
La Roche, cet endroit idéal pour guetter les premières fleurs de pruniers, puis les pêchers habillés de rose, cueillir l’ail triquètre, voir apparaître les violettes. La prairie change de couleur, passe d’un jaune hivernal au vert-or puis au vert plus dense, se teinte de blanc avec les cardamines, puis de jaune avec les boutons d’or, avant de tirer vers le rouge avec la luzerne ; le vert progresse vers l’ocre de l’été, les graminées montent et dansent au gré du vent. Le verger se pare de fleurs, le sureau embaume, fati éternuer les peu chanceux, et donne du sirop ou du champagne aux passionnés ; ici, sous les buissons, des touches de bleu des jasmins sauvages apparaissent, et la nouvelle génération de pissenlits s’envolent vers des contrées lointaines, tout en transparance, et mille et une espèce d’insectes bourdonnent tout au long de la journée, accompagnant la croissance des plantes et le changement de saisons.
Les rochers regardent inlassablement l’eau couler, écoutent les crissements des corbeaux, les cris du héron, le piaillement des merles et des moineaux, et qui sait encore quels autres oiseaux qui trouve refuge dans les failles, dans les arbres ou dans les tas de ronces impénétrables. Le lierre, l’ortie et la jussie luttent avec l’homme pour gagner du terrain. Les cormorans et les ragondins côtoient les poissons et les martins-pêcheurs, et sous le sol, une quantité incroyable d’inconnus invisibles participe au quotidien de l’endroit.
La mille et unième fois ne sera jamais comme les mille précédentes, et la mille deuxième apportera encore de la nouveauté.
Une lumière.
Une courbe.
Une plume.
Une fleur.
Un brin d’herbe.
Un son.
Un éclat.
Un frisson.
Un caillou dans la chaussure.
Une rencontre.
Un sourire.
Un nuage.
Une goutte sur le bout du nez.
Une coccinelle.
Un bébé cygne.
Un souffle.
…
Le livre 50 exercices de l’approche narrative sort aujourd’hui en librairie et sur les plateformes.
Mon texte était déjà écrit. Je me rends compte qu’il parle exactement de ça : revenir au même endroit, et ne jamais y voir la même chose.
C’est aussi ce que permet l’approche narrative : regarder autrement ce qui semble déjà connu, parfois même trop connu.
Si cela vous parle, ce livre propose des pistes et des exercices pour faire ce chemin.
Je ferai un live ici sur Substack pour le présenter et répondre à vos questions. Vous pouvez me les envoyer par mail ou les poser en commentaires.



